Accueil > Interviews > Jean-François Tétu  
 
Jean-François Tétu
 

S.T. Comment expliquez-vous la crise actuelle de la presse à Lyon ?
Jean-François Tétu : Il me semble qu'il y a trois phénomènes distincts. D'abord, la baisse continue du titre historique, Le Progrès. Contrairement à ce que beaucoup de gens disent, l'information économique dans Le Progrès est de qualité, bien meilleure qu'avant, tout comme l'information générale. Le problème, c'est que le traitement du local ne fonctionne plus. A l'évidence, la montée de la télévision s'est faite au détriment d'une presse populaire comme la PQR. Au début des années 70, Le Progrès et Le Dauphiné étaient encore imprimés à un million d'exemplaires à Chassieu ! Le modèle actuel de ces journaux est hérité d'une France rurale et est fondé sur les divisions politico-administratives de la France de la 3ème République. Or, dans les années 50, ces divisions ont éclaté. Et en France, nous n'avons pas trouvé de solution qui permette de rendre compte de ces mutations (exode rural, développement des banlieues, etc.).

Que pensez-vous du traitement de l'info de quartier ?
Dans les années 80, Le Progrès est l'un de ceux qui tentent de trouver la solution d'une relance à partir des pages « quartiers ». Mais qu'est-ce qui est l'ordre du quartier ? Ce n'est pas parce que l'opéra se trouve à côté de l'hôtel de ville que l'opéra concerne la vie de quartier. Actuellement, la PQR n'est pas capable de trouver le bon niveau de saisie de ce qui fait l'intérêt de cette population. Un journal comme Ouest France, qui tire le mieux son épingle du jeu, effectue un gros travail de terrain sur le ressenti des gens. Mais de manière générale, la presse locale est beaucoup trop centrée sur la figure du notable.

Et pourquoi les hebdos généralistes lyonnais fonctionnent mal ?
Le problème est identique pour les hebdos lyonnais. Une des raisons de l'échec de Lyon Capitale, c'est qu'ils se sont rabattus sur des sujets anciens, comme la vie politique municipale, en ayant des cibles privilégiées. Or, il y a des questions qui ne peuvent être traitées qu'à travers le regard des gens. La stratégie de la presse magazine, c'est de se dire que cela coûte beaucoup moins cher de publier un autre journal avec le même contenu que de gagner 5000 lecteurs. D'où les suppléments et déclinaisons thématiques. En termes d'information, il n'y a pas de bouleversements. C'est une logique purement marketing, qui fait qu'on préfère rajouter une cible et recycler l'information plutôt que de l'approfondir. Le mode d'information agressif, la volonté de ne pas faire un journal qui ronronne auprès des notables, a ses limites. Les sujets traités étaient au final beaucoup trop répétitifs pour attirer des lecteurs chaque semaine.

Et la concurrence des gratuits ?
On dit que les gratuits ont fait perdre à la presse payante au moins 4% de son lectorat. Mais 70% des lecteurs de gratuits ne lisaient pas la presse auparavant. Le véritable problème, c'est qu'ils attirent les annonceurs. Les lieux de distribution et le choix de la cible font que le rapport entre l'annonceur et la population est beaucoup plus heureux. La solution anglo saxonne est intéressante pour les journaux payants : quand The Evening Post fait paraître son gratuit The Evening Light à midi, avant la version de 18h, c'est une version réduite pour donner envie d'en savoir plus dans le journal du soir. Le tort du Progrès, en faisant paraître Lyon Plus, c'est de ne pas parler des bons sujets aux bons lecteurs. Il y a 150 000 étudiants à Lyon, et il n'y en a pas 1% qui lit Le Progrès. Auparavant, ils l'achetaient le mercredi pour les sorties cinéma. Maintenant, de nombreux gratuits rendent ce service.

Comment ressentez-vous les rapports conflictuels entre politique et journalisme qui secouent la presse lyonnaise en ce moment ?
Le problème, c'est que les politiques considèrent leur aide à la presse comme une subvention. Ce qui signifie que lorsque cela ne plait plus au maire, il peut retirer son soutien financier. Gérard Collomb s'est comporté comme un notable, il a agi dans une pure logique d'appareil. Les politiques aujourd'hui ont complètement perdu de vue les gens. Ils se sentent tout-puissants. On a eu ce débat lors des deuxièmes journées de la presse nationale consulaire. On s'était dit qu'avoir des annonceurs est relativement bon signe pour un journal, mais qu'il faudrait limiter drastiquement le niveau de publicité, à 15% du chiffre d'affaires par exemple.

Comment voyez-vous l'avenir de la presse à Lyon et en Rhône-Alpes ?
Je suis très partagé. Le fait de voir tant de gens lire les gratuits me rend optimiste. Cela veut dire que la lecture n'est pas finie. Ce qui me rend pessimiste, c'est le fait qu'il s'agisse d'une information rapide et qu'elle ne se traduise pas forcément par l'achat d'un titre payant. Ce n'est pas normal d'avoir si peu d'acheteurs de journaux en Rhône-Alpes. Pour moi, la grande question, c'est : quelle identité les gens croient-ils avoir ? qu'est-ce qui leur parle ? En Bretagne ou en Alsace, les journaux reflètent complètement l'identité régionale. En Rhône-Alpes, c'est impossible. Parce que les gens ne se sentent pas particulièrement membres d'une communauté rhônalpine, ce qui fait que les journalistes ne savent pas à qui s'adresser. Et en même temps, pour se sentir bien dans un lieu, il faut en connaître les potins. Et il n'y a que la presse locale qui puisse le faire.

Retour rubrique : Interviews




Rechercher sur le site :
  
Réalisation
@ Studio Kaléidoscope
 

   Accueil > Interviews > Jean-François Tétu


© 2002 - Club de la Presse de Lyon