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En acceptant de collaborer à l’une des missions de prospective Millénaire 3, lancée par le Grand-Lyon, sur l’information et la citoyenneté, Bertrand Labasse a fait sienne la devise de Churchill selon laquelle : «Je n’étais pas un lion, mais c’est à moi qu’il incombât de rugir».
Il dresse aussitôt un constat alarmant en démontrant que plus l’information prolifère et circule, moins les citoyens s’intéressent à l’information commune, désertent la vie publique et se replient sur leurs domaines d’intérêt spécifiques. Journaliste passionné et auteurs de plusieurs ouvrages sur le sujet, il entend mettre un point d’honneur, à coordonner et prolonger concrétement ce qui nourrit sa réflexion. Docteur ès Sciences sociales, Bertrand Labasse est journaliste depuis vingt ans, dont dix comme rédacteur en chef de divers magazines d’information générale ou spécialisée et d’une agence de presse. Responsable pédagogique, d’un diplôme universitaire à Lyon 1et professeur associé à l’université Laval (Québec), il enseigne également à l’ESJ de Lille.
Vous dressez un constat alarmant de la société de l’information, qu’en est-il exactement ?
Toutes les données dont on dispose montrent que l’information commune fait de moins en moins sens pour des publics de plus en plus fragmentés et de plus en plus indifférents. Ainsi, la presse généraliste perd 1% de lecteurs chaque année et les courbes d’abstention électorale suivent la même tendance.
Tout ce passe comme si, dans les travaux sur la société de l’information, on avait oublié ce qu’est vraiment l’information et pourquoi elle est importante.
Et justement, les professionnels de l’information, sont-ils armés pour répondre à ces défis ?
Justement pas. Et c’est ça qui est vraiment alarmant. Nous n’avons jamais réussi jusqu’à présent à développer une expertise commune dans la connaissance de notre propre métier. Peu de travaux internes, si ce n’est des rencontres qui redécouvrent en permanence les mêmes problèmes, aucune connaissance de nos lectorats, pas de réflexion dans la durée... J’ai fait par exemple ma thèse sur les préceptes rédactionnels des manuels de journalisme : d’un point de vue cognitif c’est aberrant ! Si c’est là tout notre savoir faire, alors nous avons un vrai problème.
Est-ce une fatalité ?
Dans beaucoup de pays, les journalistes et les éditeurs ont pris conscience qu’ils ne s’en tireraient pas sans réfléchir méthodiquement à leurs outils et aux données dont ils ont besoin. C’est aussi possible chez nous. Si la profession réalise qu’elle ne peut pas se contenter éternellement de bricoler et de subir, alors elle peut parfaitement reconquérir une réflexion professionnelle abandonnée d’un côté
aux pamphlétaires et de l’autre à des consultants bien mal avisés. Nous avons notamment besoin de mieux écouter les apports des sciences sociales, comme nous avons besoin que celles-ci écoutent mieux nos problématiques.
Ces études, initiées par la mission prospective du Grand Lyon, sont à l’origine de la naissance du Comité national pour le développement de l’information. De quoi s’agit-il ?
Il s’agit d’un regroupement de fédérations des entreprises de presse (la Fédération nationale de la presse française et la Fédération française des agences de presse) et d’écoles de journalisme décidées à développer une plateforme de réflexion et de recherche ouverte à l’ensemble de la profession. Elle va notamment lancer une étude sur les attentes des journalistes et éditeurs, soutenue, entre autres par l’Union des Clubs de la presse de France, et va essayer d’expliquer aux pouvoirs publics qu’on ne peut prétendre construire une société de l’information en oubliant les besoins du journalisme.
N’est-ce pas un peu utopique ?
C’était surtout utopique au départ, quand la Mission prospective m’a demandé de réfléchir à ça. Aujourd’hui, la plupart des organisations d’éditeurs et de journalismes rencontrées, de même que plusieurs décideurs politiques ou administratifs, semblent vraiment conscients de l’importance de ces enjeux. Je dois dire que ça m’a surpris, mais ça montre que le temps de faire quelque chose est probablement venu.
Quoi par exemple ?
On travaille sur plusieurs hypothèses, mais la plus prometteuse pourrait être celle d’un centre technique national de la presse - pourquoi pas à Lyon - qui travaillerait en collaboration avec les écoles de journalisme, les organisations professionnelles et les centres académiques sur les problèmes qui se dégageront notamment de la consultation nationale. Ceci existe par exemple au Danemark, les Hollandais y réfléchissent et les Américains font ça depuis très longtemps.
Propos recueillis par Serge Tonioni
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