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Disparition du journaliste Guy-André Kieffer : 10 ans déjà

Guy-André Kieffer (DR)

Guy-André Kieffer (DR)

Il y a 10 ans jour pour jour, le 16 avril 2004, le journaliste Guy-André Kieffer disparaissait en Côte d’Ivoire dans des conditions non élucidées, alors qu’il enquêtait sur des malversations dans la filière du cacao. Journaliste économique à Libération puis à La Tribune, Guy-André Kieffer avait la double-nationalité française et canadienne, et collaborait à La Lettre du Continent, lettre confidentielle consacrée à l’Afrique de l’Ouest, ainsi qu’avec la presse ivoirienne.

Ne voulant pas oublier ce triste anniversaire, le Club de la presse de Lyon et sa Région qui a organisé depuis 2004 de nombreuses actions de mobilisation et de soutien en appui aux initiatives de la famille lyonnaise de Guy-André Kieffer (campagnes de presse et d’affichages, concerts de soutien, colloques) publie ci-dessous la lettre ouverte écrite par son frère Bernard Kieffer en mémoire de Guy-André publiée le 13 avril 2014 sur le blog de Fabien Abitbol, journaliste français expatrié à Québec qui a collaboré dans les années 80 avec celui que ses collègues surnommaient GAK.

Libération publie aujourd’hui un entretien avec Bernard Kieffer, qui réside près de Lyon, 

A travers la publication de cette lettre, le Club souhaite rappeler son engagement pour la défense du droit à la liberté d’informer.

Quatre autres journalistes français sont toujours otages en Syrie : Didier François, grand reporter à Europe 1, et le photographe Edouard Elias ont été enlevés au nord d’Alep le 6 juin 2013. Nicolas Hénin, reporter à l’hebdomadaire Le Point, et Pierre Torrès, photographe indépendant, ont été enlevés deux semaines plus tard, le 22 juin à Raqqa.

« L’une des personnes qui a beaucoup côtoyé Guy-André Kieffer (GAK) à Abidjan et qui a connu très souvent des situations de grand danger, a coutume de dire que dans toutes situations périlleuses, «il faut savoir localiser le diable» : une fois que l’on sait où il est et sous quels traits il se dissimule, il est beaucoup plus facile de s’en prémunir.

Or, dit-il aussi, Guy-André, n’a pas su «localiser le diable» : il se connaissait beaucoup d’ennemis car un grand nombre d’entre eux l’avait ouvertement menacé en raison de son travail d’investigation de plus en plus dérangeant pour les hauts dignitaires du régime ivoirien. Certains avaient appelé à son expulsion, d’autres à le faire taire définitivement.

Il se méfiait de ceux-là et pourtant, le 16 avril 2004, vers 13 h 30, il a disparu pour ne plus réapparaître.

Ceux qui l’ont fait tomber dans un piège fatal, ceux qui l’ont trahi ont su le tromper au point de le faire venir à un rendez-vous qui n’était autre qu’un traquenard.

Alors, finalement, «le diable» aurait-il gagné la partie ?

A cette question, je répondrai oui, sans doute car GAK a probablement définitivement disparu et n’empêchera plus quiconque de détourner des fonds, de se livrer aux turpitudes financières les plus savantes qu’il savait parfaitement repérer et décrypter à longueur d’articles.

Oui encore, car après sa disparition la presse occidentale a déserté le terrain ivoirien, se repliant prudemment dans les pays voisins de la Côte d’Ivoire, laissant ainsi le champ libre et donnant raison à ceux qui disaient : «GAK, ça commence à bien faire !».

Oui, car ceux qui l’ont fait disparaître voulaient le faire taire : il s’est tu et personne derrière lui, à ma connaissance, n’a repris les enquêtes de fond, les investigations qu’il menait sur le terrain, même si l’ONG internationale Global Witness et l’Union européenne lui ont donné raison a posteriori en confirmant que l’argent du cacao était massivement détourné pour l’enrichissement personnel des hauts responsables du régime Gbagbo et pour le commerce des armes.

Le 20 avril 2009, sur France 24, un professeur américain enseignant à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris déclarait à ce propos : «La meilleure façon d’honorer la mémoire de Guy-André Kieffer est de continuer à enquêter sur la filière cacao. Ainsi, ceux qui ont fait taire GAK n’auront pas réussi à faire taire le journalisme d’investigation».

Je répondrai enfin oui à cette question car tous les témoignages crédibles qui nous sont parvenus, tous, viennent étayer la thèse de l’assassinat de mon frère.

Et pourtant, nous ne désespérons pas de connaître l’épilogue définitif de cette affaire, dont l’instruction est toujours ouverte à Paris comme à Abidjan et de savoir ce qu’est devenu GAK. Nous ne désespérons pas non plus de voir un jour les commanditaires et les exécutants répondre de leur crime dans un prétoire français ou ivoirien.

Ce serait rendre justice à son travail, à ses convictions, à ses amis et à ses proches, en particulier à ses parents qui ont aujourd’hui 88 et 89 ans.

Le juge d’instruction Patrick Ramaël nous a souvent dit qu’il y avait trop de monde impliqué dans cette affaire pour que la vérité ne finisse pas par émerger.

J’en accepte l’augure en me rappelant que ce que disait Max Planck : «Même lorsque la vérité a du mal à triompher, ses ennemis finissent toujours par mourir…».

Bernard KIEFFER, frère de GAK

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